Albert Marenčin (1922 - 2019)

Bons baisers de Bratislava. Hommage à Albert Marenčin (26.7. 1922 – 9.3. 2019)
Par Gaby Albrecht

Bratislava, ville invitée à l'honneur, à Livre Paris 2019, est un événement littéraire inédit, en France, qui nous engage, en parallèle, à rendre hommage à Albert Marenčin et à revenir sur les liens qu'il avait naguère tissés entre Bratislava et Paris, Bratislava et Bordeaux. Entre lui et la France ce fut une histoire de je t'aime – moi non plus.

Qui est Albert Marenčin ?
Dans l'ordre alphabétique : Artiste – Collagiste – Écrivain – Pataphysicien - Poète - Responsable dramaturgique et Scénariste de cinéma – Surréaliste – Traducteur - …

Ce « grand poète slovaque, ce surprenant artiste plastique et cet homme libre et intrépide », dixit Laurens Vancrevel, « est un éminent traducteur », ajoute en français Beáta Panáková, auteure et
dramaturge à la Radio Slovaquie. Car il convient de rappeler que nous lui devons des traductions en slovaque des textes de Breton, Camus, Césaire, Cocteau, Derrida, Epstein, Ferry, Ionesco, Jarry, Marquis de Sade, Michaux, Moussinac, Péret, Portante, Robbe-Grillet, Valéry, … La plupart, sinon tous, illustrent ses choix personnels. Leurs parutions défilent sur les pages des revues, des journaux ou des livres dans les contrées slovaques de la Tchécoslovaquie, entre le Danube et les Carpates, et plus tard, à partir de 1993, de la Slovaquie souveraine. Ses traductions fleurissent dans la ville de Bratislava, où il vit et travaille dans les studios cinématographiques de Koliba. Ses traductions diffusent, en ces temps précurseurs, un parfum de printemps sensiblement proche, - printemps de Bratislava -. Dans le tourbillon d'euphorie interne de ces années-là, émane de sa plume, en slovaque, une série de quinze reportages de Madeleine Chapsal avec Simone de Beauvoir, Sartre, Marguerite Duras, André Berton, Jacques Prévert, Jean Giono, Henry de Montherland, Claude Simon, Michel Leiris, … . La liste est longue. Chapsal est pour Marenčin une diva journalistique dont le style quasi nu des entretiens, dénue d'explications, de descriptions, avec des simples répliques comme au cinéma, le fait fondre. Du moins autant que son écriture ressemblant à une aventure d'une intensité frôlant une aventure amoureuse. Marenčin, jeune, rêvait d'être journaliste. Il devient publiciste ou plutôt journaliste essayiste.

A Bratislava, « pendant l’isolement hermétique », comme il le nomme, Marenčin garde soigneusement le fil d'amour-poésie qui le lie à Paris, les films de souvenirs de l'après-guerre lorsqu'il est étudiant boursier dans cette ville-capitale et muse éternelle. Lorsque, tout feu tout flamme, il enfile le costume de présentateur de l'émission tchécoslovaque à Radiodiffusion française et, en même temps, de correspondant d'un périodique slovaque, puis, l'histoire d'une saison d'automne 1948, de journaliste à la revue Parallèle 50 aux côtés de Philippe Soupault, son rédacteur en chef. De cet amour pour Paris, pour la Poésie en majuscule, des « flâneries » et des secrets d'alcôves des jours d'été passés à la Bibliothèque des curieux et dans le fond de l'Enfer, naît un article, dédié à Apollinaire, qui, aujourd'hui, mérite d'être signalé. Le texte datant de novembre 1948, publié en français, est plus que prémonitoire. « C'est souvent la complicité des bourreaux qui fait naître la fraternité des victimes. Et cette complicité existe – elle est celle de tous les ennemis de la culture qui ne changent leurs méthodes que pour mieux atteindre leur objectif : l'Homme. Est-ce que ceux qui en 1918 ont tué Apollinaire-soldat n'auraient-ils pas assassiné en 1940 Apollinaire-poète ? », écrit Marenčin à 26 ans. À Bratislava, toujours, quelques décennies plus tard, il écrit un nouveau « Passant de Prague » et le publie à trois reprises, en faisant revenir l'éternel Ahasvérus, tous les dix ans. Sa première réapparition est accompagnée d'une mise en scène, à Paris, en 1996, réalisée par Michel de Maulne au Théâtre Molière.

En Tchécoslovaquie, à Bratislava, à Prague, on chasse les temps insipides. Dans l'atmosphère efflorescente de ces mémorables années 1960, on revient sur Kafka, Apollinaire, Teige, l'avantgarde, notamment le surréalisme, et d'autres sujets, enfouis au fond des tiroirs du Parti unique et de l'Union des écrivains, et on les réhabilite. La sortie de l'isolement demeure difficile, cependant. Juraj Mojžiš, pour commencer, rencontre Albert Marenčin. Mojžiš est, comme lui, un amoureux de l'esprit nouveau d'Apollinaire et devient son infatigable compagnon de route, surréaliste. Tous deux se retroussent les manches et, dans le tempo du cliquant des machines à écrire, tapent sur leur ruban picassien de liberté un important dossier, fort d'une vingtaine de pages, intitulé le « Petit dictionnaire du surréalisme ». Ils envoient le numéro, publié dans la revue Horizons slovaques [Slovenské pohľady], à Breton, qui se trouve à Paris. Radovan Ivšič en témoigne dans la Brèche. Marenčin pose des jalons de la liaison surréaliste entre Bratislava et Paris. Mojžiš découvre ses collages de guerre, puis ses nouveaux collages et les expose à Prague, à Bratislava, à Brno, et le présente au public en artiste-collagiste.
Ensuite, d'autres figures, traduites et révélées par Marenčin, s'ajoutent dans le paysage très riche de cette illustre revue slovaque, sous le nom qui ne pourrait que plaire à Annie Le Brun. Gisèle
Prassinos, Jean Arp et Vincente Huidobro,Vercors, Robert Desnos, Francis Ponge, Pierre Unik, René Crevel, Antonin Artaud, Raymond Queneau, Tristan Tsara, René Char, Julien Gracq, … La
liste est longue. La fièvre du printemps se répand à Bratislava, sans brusquerie ni violence. Mais chaque réussite ne tient qu'à un fil et au hasard. Marenčin, critique littéraire, présente les dernières sorties des romans français d'époque. Marenčin, essayiste, reprend son carnet de notes d'étudiant et publie, dans la Vie culturelle [Kultúrny život], ses rencontres parisiennes : « Comment j'ai rencontré Breton » ou « Comment j'ai photographié Man Ray », et d'autres essais. La rencontre avec Man Ray est reprise, en automne 1996, par La Lettre internationale en français, une revue européenne, fondée par Antonin Liehm et Paul Noirot. Toujours, dans les temps euphoriques des années 1960, Marenčin, magicien, traduit en slovaque Ubu roi d'Alfred Jarry. Cela lui vaut trois longues lignes, publiées par le traducteur renommé et critique slovaque redoutable Jozef Felix, dans lesquelles y distribua des louanges. En France, Marenčin se voit inscrit au Collège de la pataphysique. Il est décoré de l'Ordre de la Grande Gidouille. Et même, on le nomme Régent d'ubudoxologie pour la Slovaquie et les régions circonvoisines ! En 2013, Étienne Cornevin se penche sur son histoire ubuesque, en débat avec Albert Marenčin, à bâtons rompus, dans son atelier de curiosité à Bratislava, et publie un DVD et un dossier richement illustré dans la revue LIGEIA.
Homme libre et intrépide. Marenčin l'est, à plusieurs occasions. Lorsqu'il revient à Paris, l'année de la mort de Breton, avec Juraj Mojžiš, alors directeur de la Galerie des Jeunes à Bratislava. Ils se rendent chez Vincent Bounoure, puis rencontrent le groupe surréaliste de Paris à la Promenade de Vénus et suggèrent d'organiser une exposition surréaliste à Bratislava. Au lever du rideau, tous deux se trouvent face au groupe de Paris. La scène ressemble à l'image d'un tableau de la Cène, revisité par Man Ray. Marenčin entre en contact avec Vratislav Effenberger et le Groupe de Prague. L'exposition Le Principe de plaisir a lieu, au printemps 1968, à Brno, à Prague et à Bratislava. Tout se termine sous les fanfares des armées du Pacte de Varsovie. « Le bonheur n'est pas une valeur culturelle » annoncent les mots de Freud, dans l'incipit du texte de Claude Courtout, sur la première page du catalogue d'exposition. Marenčin, doit repenser le présent, « ce quelque chose surgit dans l'espace et aussitôt s'évanouit », inspiré par Walter Benjamin et Dante. Il a été bien court le temps des cerises, à Bratislava, cet été-là. « Sifflera bien mieux le merle moqueur », comme l’annonçait le titre du dernier texte du catalogue, écrit par José Pierre.
Homme libre et intrépide. Marenčin l'est aussi au cinéma. Lorsqu' il met, aux studios de Koliba, en lumière le génie des jeunes réalisateurs, tout juste sortis de la FAMU, École de cinéma de Prague, et s'appuie sur des équipes cinématographiques de meilleurs talents de l'époque. Le film Le soleil dans le filet de Štefan Uher, réalisé par le groupe de production de Marenčin, donne le La à l'âge d'or du cinéma tchécoslovaque. Le film est critiqué par des apparatchiks, mais le jeu des ruses administratives de ses réalisateurs le conduit jusqu'aux salles de cinéma de Tchécoslovaquie.
« Quand un jour Alain Robbe-Grillet est venu à Bratislava, je lui ai proposé de tourner chez nous son prochain film. Ma proposition l’a déconcerté. – Vous avez une cinématographie? a-t-il
demandé, perplexe. – La plus libre au monde. – Vous voulez dire que vous n’avez pas de censure? – Si, mais on ne la pratique pas… Tous les deux nous avons ri, et au bout d’un an il avait déjà tourné à Strážky aux pieds des Tatras son film L’Homme qui ment. », prononça Marenčin au micro de Zuzana Borovská à la Radio Slovaquie internationale, en 2013, à l'occasion de la sortie des DVD des oeuvres de cinéastes tchécoslovaques, sous-titrés en français. Le dernier coup de tonnerre qui éclate au-dessus des Carpates blanches annonce l'incendie ravageur de la normalisation. Au début des années 1970, après la sortie de L'Instant de la vérité, son premier livre et manifeste poétique d' « un autre monde », Marenčin perd son poste de dramaturge. Mais des amitiés savent enjamber des passages épineux, et Marenčin, à Bratislava, trouve un emploi à la Galerie nationale. En 1972, il est chargé par Štefan Tkáč, directeur de la Galerie, qui organise la biennale internationale de l'art brut INSITA, de la programmation et des relations avec la France. Marenčin invite Michel Butor à Bratislava. Des liens solides sont tissés. Les dons de l'art brut à la Galerie, instigués, au début des années 1990, par Gérard Sendrey du Musée de la Création franche à Bègles, en témoignent et Katarína Čierna, à Bratislava, puis à Pezinok au Moulin de Schaubmar, en devient la gardienne.
Les jalons surréalistes posés, dans les années 1960, entre Bratislava et Paris, puis entre Bratislava et Prague, deviennent de plus en plus solides. Marenčin publie, dès son premier numéro, dans le Bulletin de liaison surréaliste, lancé, en 1970, par le groupe de Paris, réuni autour de Vincent Bounour et Jean-Louis Bédouin : « Notre situation présente est caractérisée par le manque presque total d'information sur l'activité surréaliste dans le monde et par l'impossibilité de publier à l'étranger sans autorisation des autorités, de celles qui ont déclaré que le surréalisme était 'le
cheval de Troie de l’anticommunisme' ». Sur ces pages Jacques Abeille découvre « un poème qui [le] bouleversa par l'extrême liberté de son allure et la saisissante puissance de ses évocations ». Celui d'Albert Marenčin. Une longue amitié épistolaire commence, des liens réguliers entre Bordeaux et Bratislava aussi. A trois reprises Jacques Abeille a le bonheur de publier des oeuvres d'Albert Marenčin, à Bordeaux, aux éditions Même et Autre. Les récentes Mémoires d'un Parapluycha d'André Mimiague retracent les débuts de la collection avec son premier ouvrage. Celui d'Albert Marenčin, illustré par Karol Baron. En 1983, Jacques Abeille « trouve les moyens de faire le voyage de Bordeaux à Bratislava et rencontre enfin celui qui parle admirablement français et à qui le liait déjà une belle amitié épistolaire ». L'auteur de la Philosophie et surréalité, poète et plasticien, nous souffle une confidence sur son ami Albert Marenčin: « Sans doute, ce qui m'a le plus étonné dans nos échanges les plus personnels fut qu'il soit sensiblement mon aîné. A l'heure où je venais au monde il était déjà de ces jeunes hommes qui se levaient les armes à la main pour s'opposer à la barbarie du nazisme. Il avait traversé bien des épreuves et aurait dû m'apparaître chargé d'expérience. Or ce qu'il savait d'un monde où la liberté reste à conquérir chaque jour n'avait rien ôté, ni n'ôtera jamais, à la limpidité d'un regard qui, inchangé depuis l'enfance, s'ouvre au monde dans une attente émerveillée. L'inaliénable regard d'un poète ». Dans cette compilation
d'hommages ne devrait pas manquer le mot de Georges Mimiague, adressé à Marenčin collagiste, en 2016, après son exposition à Bordeaux. « Je reconnais bien ce collage, il est resté bien imprimé dans ma mémoire, en noir et blanc et là je le découvre en couleur, réactualisé comme pour une seconde vie ». Ce collage, tous s'en rappellent. Tous, rassemblés par Vincent Bounoure en 1978, pour « Le collage surréaliste en 1978 », exposition à la Galerie Triskèle à Paris. Le collage de la couverture du livret de cette exposition fut celui d'Albert Marenčin.
« Homme libre et intrépide », dixit Laurent Vancrevel, son compagnon surréaliste au Pays Bas, dénotant que Marenčin « disait que, pour un pessimiste, l’avenir de notre société civilisée tombera
victime des barbares qui sont très instruits, mais dans la technologie seulement ; cependant, pour un optimiste, notre société civilisée sera recyclée après destruction, et transformée en une société nouvelle 'post-culturelle'. Il était d’avis que le commencement d’un tel recyclage culturel est déjà visible en notre temps ».
Marenčin, l'Hérétique, nous pourrions ajouter en dernier. Puisqu'il restait convaincu que le rôle de l'intellectuel et de l'artiste n'est pas de défendre telle ou telle forme étatique, mais de défendre la
liberté de l'individu devant toute forme de pouvoir politique.

Michel Butor, Lucinges, le 30 janvier 1990
Les antennes de Bratislava

pour Albert Marenčin
Quand je suis allé pour la première fois
en Tchécoslovaquie l'année 1964
c'était déjà l'avant-printemps
les sources commençaient à couler sous la neige
mille ingénieux bourgeons pointaient
à tous les étages de la forêt blessée
quel espoir et quelle fierté se dégageaient
de ce qui n'était encore que chuchotements

Les gens de Prague me disaient en apprenant
que j'étais aussi invité à Bratislava
que j'avais beaucoup de chance vous verrez
4/5
il y a une atmosphère très particulière
une sorte de petit vent plus vif qu'ici
nous ne vous en disons pas plus intrigué
je me demandais ce qui m'attendait
dont ne parlaient pas les manuels d'alors

Aussitôt sorti de la gare
m'ont accueilli les toits hérissés
d'antennes de télévision semblables à de longues mains
cueillant tout ce qu'elles pouvaient des images
transmises par Vienne de l'autre côté du rideau de fer
épaissi en mur barbelé quelques années plus tard
quand je les ai retrouvées à l'occasion
d'une exposition internationale d'art naïf

La neige de cendres venue des steppes interminables
était retombée avec ses bottes et chenilles
pourtant les signaux avant-coureurs parvenaient
quand même à traverser avec une inépuisable patience
le feutre gris béton et le crissement du métal
avec les antennes toujours aussi vaillantes
hissées au rebord des hautes lucarnes sur l'extérieur
aujourd'hui tout et tout le monde est antennes à Bratislava

Tous maintenant sommes à l'écoute de ce microphone
installé au point le plus sensible de la fissure
qui détache par à-coups le prochain siècle de celui-ci
captez répercutez pour nous antennes de Bratislava

les murmures divinatoires de cet autre millénaire
où commencera peut-être enfin l'Histoire humaine
après tant de préliminaires
dans les résignations la terreur et le froid

Programme

Chers visiteurs, vous trouverez bientôt sur ce site le programme complet des présentations des auteurs slovaques, ainsi que de leurs oeuvres, dans le pavillon de Bratislava à LIVRE PARIS 2019.